Monde
Pro-Gueddafi au Niger : Vers une levée des restrictions
022 octobre 2011
par El Watan - L'événement
dans Monde
La fin de la guerre en Libye devrait permettre la levée des mesures restrictives pesant sur la trentaine de proches de Moummar El Gueddafi réfugiés au Niger, sauf pour son fils Saâdi, a déclaré vendredi le chef de la diplomatie nigérienne, Mohamed Bazoum, dans un entretien à l’AFP.
«Si la guerre devait prendre fin, il n’y a plus de raison que nous maintenions les mesures auxquelles nous avons soumis ces personnes», a-t-il dit, en jugeant que la mort d’El Gueddafi «était prévisible. C’est bien pour le Conseil national de transition de ne plus être distrait par le fait qu’El Gueddafi était vivant. Maintenant qu’il est mort (le CNT va) se concentrer» sur la création d’un régime démocratique en Libye. Au total, 32 proches de l’ex-chef d’Etat libyen, dont son fils Saâdi depuis la mi-septembre, ont été accueillis par le Niger «à titre humanitaire».
Parmi eux figurent trois généraux et l’ancien chef des brigades sécuritaires du régime. Tous sont «sous la surveillance et le contrôle» des autorités, avait indiqué Niamey en septembre, sans toutefois employer le mot détention. «Des 32 personnes qui sont au Niger, il n’y en a qu’une seule qui a un statut juridique clair, Saâdi El Gueddafi. Il a fait l’objet d’une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU qui lui interdit de voyager. Il est au Niger, nous sommes tenus d’appliquer cette résolution», a ajouté M. Bazoum, qui s’exprimait en marge d’une conférence sur le développement et le G20 organisée à Paris.
«Nous l’empêcherons de voyager. Pour tous les autres, personne ne nous a jamais rien réclamé de façon officielle», a fait valoir le ministre, en écartant l’idée que le CNT libyen demande leur extradition. «Je ne pense pas qu’il le fera jamais. En tout cas, nous n’avons aucun indice qui indique que telle est leur intention. Je ne vois pas quel intérêt il aurait à voir ces personnes retourner en Libye dans ces circonstances. Il y a eu tellement de Libyens qui ont quitté ce pays que l’intérêt du CNT, aujourd’hui, est de demander à tout le monde de revenir volontairement pour que toutes ces énergies soient utilisées pour la construction de leur pays», a-t-il dit.
Les Libyens regardent vers l’avenir
022 octobre 2011
par Said Rabia
dans Monde
La Libye est officiellement et concrètement dans l’après-Gueddafi, suite à la mort de ce dernier dans sa ville natale de Syrte, où il a été capturé puis tué.
El Gueddafi fait désormais partie du passé. Une des pages les plus sombres et les plus longues qu’ait connues l’histoire de ce pays voisin. Les rebelles libyens, aidés par l’OTAN, viennent de mettre fin à 42 ans de dictature d’un guide qui aurait pu – si ce n’était son aveuglement et son avidité à vouloir garder le pouvoir et le léguer à ses enfants – éviter tout qui est arrivé à son pays et à lui-même. Les Libyens vont devoir donc passer à une autre étape, celle de la construction d’un nouvel Etat. Carrément sur de nouvelles bases. Mais de quoi sera faite la Libye de demain ?
Le Conseil national de transition (CNT) est-il capable de mettre en place des institutions modernes et un Etat démocratique, lorsque l’on sait l’héritage du dictateur qui a maintenu son pays pendant près d’un demi-siècle dans un système unique de tribalisme et de non-Etat ? Tous les regards sont tournés aujourd’hui vers cette partie de l’Afrique du Nord pour voir de quel système accouchera la chute d’El Gueddafi. Le premier défi qu’auront à relever les responsables du CNT – que préside l’ancien ministre de la Justice sous le régime du guide libyen – est «la réconciliation et l’unité». En seront-ils capables ? Difficile pari avec la composante sociologique qui a mené la guerre contre El Gueddafi. Le CNT doit passer du statut de regroupement hétéroclite de tribus à celui d’institution capable de reconstruire le pays. Les premiers couacs montrent toute la complexité de la situation libyenne.
Mahmoud Jibril, le président du Bureau exécutif, a beaucoup de difficultés à former son gouvernement. Il n’y est toujours pas arrivé. Dans une déclaration qu’il a faite avant le mort de Mouammar El Gueddafi, le n°2 du CNT prévenait : «Nous sommes passés d’une bataille nationale à une bataille politique qui n’aurait pas dû avoir lieu avant de fonder l’Etat.» Plus précis, il disait qu’ils se dirigeaient «vers une bataille politique alors que les règles ne sont pas encore définies».
Les craintes du responsable de l’Exécutif au sein du CNT sont réelles et justifiées, mais ne sont pas pour plaire au chef militaire de Tripoli, Abdelhakim Belhadj, un islamiste qui a rejoint les rangs de la rébellion aux premières heures de la guerre contre le régime d’El Gueddafi. Ce n’est un secret pour personne que les islamistes, toutes tendances confondues, ont joué un rôle important dans le renversement du régime mis en place par le «guide». Est crédule celui qui penserait que ces derniers ne demanderont pas une part du gâteau, voire tout le gâteau.
Le pays, dont la sociologie est maintenue à l’état brut – le conservatisme et le tribalisme sont les seules références qu’ait connues la société libyenne – semble visiblement s’y prêter.Même les Occidentaux qui soutiennent le CNT donnent l’air de s’en accommoder. Pas seulement : 60 pays ont reconnu l’organe provisoire qui a mené la guerre contre le régime de Tripoli. Et l’instance que préside Mustapha Abdeldjalil a rendu publique, début septembre, une «déclaration constitutionnelle» qui constituera une feuille de route pour l’après-Gueddafi. Le document en question prévoit un gouvernement de transition dans un délai d’un mois après la proclamation de la libération et des élections générales desquelles sera issue une assemblée élue dans huit mois.
De non-Etat à la guerre, la Libye met un pied dans l’inconnu. Ce qui est sûr aussi, c’est que le sort des Libyens ne sera pas uniquement décidé à Tripoli ou à Benghazi, mais aussi dans les capitales occidentales qui ont fourni la logistique et sont intervenues militairement pour déloger le régime d’El Gueddafi et sa famille. Paris, Londres et Washington n’ont pas fait du mécénat.
Le fou El Gueddafi, l’ami-ennemi de l’Occident
022 octobre 2011
par Mokrane Ait Ouarabi
dans Monde
Les rapports entre le «guide» libyen, Mouammar El Gueddafi, et l’Occident ont connu tous les changements et bouleversements possibles.
De son coup d’Etat le 1er septembre1969 contre le roi Idris de Libye jusqu’à la fin du XXe siècle, le capitaine El Gueddafi, autoproclamé colonel, est considéré comme «un terroriste». Bien que se définissant comme «non-aligné», le colonel multipliait les diatribes anti-occidentales et s’attaquait frontalement à l’impérialisme américain. Les Etats-Unis l’accusaient d’apporter son aide à des groupes considérés comme terroristes et classait son pays, la Libye, comme un «ennemi potentiel» dès 1978 et finissant sur la liste des «Etats soutenant le terrorisme» en 1979. Cela n’a pas empêché le «guide» libyen de poursuivre sa politique hostile au monde occidental. Le 2 décembre 1979, l’ambassade américaine à Tripoli est saccagée.
En août 1981, deux Mig libyens sont abattus, aggravant encore les relations entre les deux pays. En 1986, un attentat est perpétré contre des militaires américains dans une discothèque de Berlin. Un prétexte, pour l’Administration Reagan, pour bombarder la Libye. Sans pour autant tuer le bouillant colonel. A partir de 1987, El Gueddafi, crash pétrolier oblige, revoit sa politique internationale, infléchissant son discours dans un sens plus réaliste. Mais en décembre 1988, le colonel El Gueddafi se voit mis en cause dans un autre attentat, celui du Boeing de la PanAm à Lockerbie (Ecosse), qui a fait 270 morts.
Sous la pression occidentale, le Conseil de sécurité des Nations unies adopte des sanctions en 1992 et 1993 contre la Libye. Quelques années après, en 1996, Washington prend de nouvelles mesures de manière unilatérale contre la Libye, accusée cette fois-ci de vouloir développer l’arme chimique.
Cet homme plein de contradictions et auteur d’actes ratés a continué, des années durant et malgré l’embargo américain, de jouer les trublions sur la scène internationale. En février 1999, il donne l’ordre d’arrêter cinq infirmières et un médecin bulgares accusés d’avoir inoculé le virus du sida à des enfants libyens dans un hôpital à Benghazi.
11 septembre 2001 : le revirement !
Après le 11 septembre, le colonel El Gueddafi fait un revirement historique s’affichant comme un «europhile» ou encore comme un «ami» des Etats-Unis. Pour montrer sa bonne foi, le leader libyen décide de mettre fin à son soutien au terrorisme et à son programme nucléaire tout en offrant ses services aux Etats-Unis et à l’Europe en matière de lutte contre le terrorisme et l’immigration clandestine. Ainsi, le «méchant» devient fréquentable grâce à la magie du pétrole. El Gueddafi a formalisé son engagement par un accord avec Washington en 2003. En contrepartie, les Etats-Unis fermeraient les yeux sur la nature du régime en Libye.
Convoitant les pétrodollars libyens, la France a accueilli le «guide» libyen en 2007, avec les honneurs, le laissant installer sa tente dans le jardin de la résidence de l’hôtel Marigny réservée aux hôtes de marque et chefs d’Etat. Une visite qui intervenait dans le sillage de la libération des infirmières bulgares. El Gueddafi a également procédé à l’indemnisation des familles des victimes des attentats de Lockerbie. En contrepartie, Londres a libéré le Libyen Ali Mohamed Al Megrahi, condamné dans cette affaire. Les Etats-Unis ont marqué leur rapprochement avec leur ancien ennemi, en 2008, par la visite de la secrétaire d’Etat américaine, Condoleezza Rice, à Tripoli où elle a eu droit à un accueil des plus chaleureux. Montrant patte blanche et devenant «allié» de l’Occident qu’il a longtemps combattu, le colonel a voulu finir en beauté. Un rêve qu’il n’a cependant pas su réaliser…
Une fin à méditer pour les régimes arabes
022 octobre 2011
par Nadjia Bouaricha
dans Monde
La vue du corps d’El Gueddafi inanimé et traîné comme une vulgaire guenille, exhibé au monde en trophée de plusieurs mois de combat, laisse perplexe.
N’aurait-il pas fallu le traîner devant la justice, le juger pour ses nombreux crimes et, surtout, lui éviter le titre de «victime» qu’il ne mérite aucunement, mais celui de tyran qui aurait dû subir le questionnement et le châtiment de la justice et du peuple qu’il tyrannisait ? La mort d’un dictateur est une délivrance, mais le voir répondre de ses actes est le gage d’une sortie saine du règne de la terreur. Une leçon est à tirer de cette fin pour les nombreux autres dictateurs qui continuent de jouir du «confort» illégitime d’un pouvoir usurpé. Au-delà de la manière avec laquelle la chute d’El Gueddafi a été signée, le message à tous les tyrans est : «Point de pouvoir éternel pour les dictateurs, seuls demeurent les peuples.»
Ces fins de règne auxquelles nous assistons, légitimement exigées par les peuples et parfois aidées par l’empire, renseignent sur cette sentence de l’histoire qui sonne ses clairons même après des décennies de soutiens achetés et de forteresses construites. Des pétrodollars d’El Gueddafi aux valises d’or de Ben Ali, en passant par l’acoquinement de Moubarak avec Israël, rien n’arrête le cours de l’histoire. Un tyran a beau acheter des soutiens, s’entourer de tribus ou de puissants clans, distribuer la manne pétrolière aux puissants de ce monde et régner par la terreur, il n’achètera jamais la légitimité et la confiance du peuple et donc se verra condamné à une chute à la mesure de sa stature d’usurpateur. Mouammar El Gueddafi, roi autoproclamé d’Afrique, était connu pour être un «généreux» distributeur de pétrodollars, croyant s’offrir une immunité, une sécurité.
Mais ce sont ceux-là mêmes qui, hier, jouissaient de ses dons – l’un pour financer des campagnes électorales, l’autre pour garantir des marchés pour les entreprises de son pays, l’autre encore pour permettre de trouver un marché à ses armements – qui bénissent aujourd’hui la fin du tyran de Tripoli. A qui le tour maintenant ?
Une fin à méditer pour les chefs d’Etat arabes qui n’ont eu de cesse de mépriser et humilier leurs peuples, de construire des régimes policiers à la seule fin de taire toute contestation, de gaspiller et de faire leurs les richesses de ces pays, de croire qu’ils sont intouchables et qu’ils échapperont toujours à la justice. Ils ont privé ces pays d’un meilleur destin, l’histoire se chargera de leur tisser d’horribles fins. La manne pétrolière peut acheter la paix pour un moment, mais ne peut procurer la légitimité qui garantirait une paix durable.
Le pétrole, qui était une malédiction pour ces peuples qui ne voyaient aucune incidence sur leur vie de tous les jours, devient à son tour une malédiction pour ces dirigeants qui se gargarisent de pétrodollars et qui, un jour, finiront comme El Gueddafi dans un pipeline, certes, mais d’égout. Les régimes arabes sont tenus aujourd’hui de choisir entre la voix de la raison : quitter le pouvoir de manière pacifique, en préservant de nombreuses vies humaines, ou finir comme des rats d’égout dans un bain de sang. Il n’y a aucune fierté à tirer de la mort d’El Gueddafi qui, dans un moment de lucidité qu’il n’a pas eu, aurait pu épargner à son pays tant de victimes et d’incertitudes. A méditer et surtout à ne pas suivre.
Des zones d’ombre persistent
022 octobre 2011
par El Watan - L'événement
dans Monde
Capturé vivant jeudi par des combattants libyens, selon l’AFP, près de Syrte, sa ville natale, Mouammar El Gueddafi est mort peu après dans des circonstances qui restent encore floues.
Pour le ministre britannique des Affaires étrangères, William Hague, El Gueddafi semble bel et bien avoir été abattu. «Nous aurions voulu qu’il vienne répondre de ses crimes devant la justice, devant un tribunal international ou libyen, et nous n’approuvons pas les exécutions extrajudiciaires», a-t-il indiqué sur la chaîne privée Sky News. La Russie, par la voix de son ministre des Affaires étrangères, Serguei Lavrov, a relevé que la mort du dictateur suscite «nombre de questions». «La décision» de la communauté internationale «était qu’il avait perdu sa légitimité et qu’il devait partir.
La manière dont il est mort soulève nombre de questions», a indiqué le chef de la diplomatie russe à la radio Echo de Moscou. Il a observé que le convoi d’El Gueddafi «ne menaçait personne» lorsqu’il a été frappé par les forces de l’OTAN, dont le mandat est la défense de la zone d’exclusion aérienne. Et de poursuivre : «Il n’y a aucun rapport entre la zone d’exclusion aérienne et une attaque contre un objectif au sol, en l’occurrence le convoi, d’autant qu’il ne peut être question de protéger des civils, vu que ce convoi n’attaquait personne, on peut même dire qu’il était en fuite.» Washington, pour sa part, a dit attendre du Conseil national de transition libyen (CNT) qu’il détermine de façon «transparente» les causes de la mort de l’ancien dirigeant libyen. Les Etas-Unis ont exprimé leur souhait que «les prisonniers soient traités humainement», a déclaré Mark Toner, le porte-parole du département d’Etat américain. Le CNT «va donner plus de détails dans les jours qui viennent», a-t-il estimé.
L’ONU, Amnesty International et la veuve d’El Gueddafi demandent une enquête
De son côté, le Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme a réclamé, hier, une enquête sur les circonstances entourant la mort d’El Gueddafi. A son tour, Amnesty International a appelé le CNT à enquêter sur les circonstances de la mort d’El Gueddafi. Elle a averti que si l’ex-dirigeant libyen a été délibérément tué après sa capture, cela constituerait «un crime de guerre». Pour sa part, la veuve d’El Gueddafi a appelé l’ONU à enquêter sur les circonstances de la mort de son époux. Jeudi, le ministre français de la Défense, Gérard Longuet, a déclaré qu’à la demande de l’état-major de l’OTAN, un Mirage 2000 français a «stoppé» le convoi.
Des combattants libyens sont ensuite intervenus, détruisant les véhicules, desquels «ils ont sorti le colonel El Gueddafi».
L’OTAN a affirmé, hier, qu’elle ignorait que l’ex-dirigeant libyen se trouvait dans le convoi qu’elle a pris pour cible la veille à Syrte. Et n’avoir appris que plus tard qu’elle a de la sorte «probablement contribué» à sa capture. «A 6h30 GMT, jeudi, l’aviation de l’OTAN a frappé onze véhicules militaires pro-Gueddafi qui faisaient partie d’un convoi d’environ 75 véhicules roulant dans la banlieue de Syrte», a indiqué l’OTAN dans un communiqué. «Ces véhicules armés quittaient Syrte à vive allure et tentaient de forcer leur passage», est-il ajouté.
Ils «transportaient une quantité substantielle d’armes et de munitions qui représentaient une menace sérieuse pour la population locale». Au début, l’appareil de l’OTAN a détruit «uniquement un véhicule», ce qui «a perturbé le convoi» et entraîné la dispersion des véhicules qui «ont pris des directions différentes». «Un groupe d’une vingtaine de véhicules s’est dirigé vers le sud à grande vitesse», continuant «à représenter une forte menace». L’OTAN «a pris pour cible ces véhicules» et une dizaine de «véhicules pro-El Gueddafi ont été détruits ou endommagés». «Au moment des tirs, l’OTAN ne savait pas qu’El Gueddafi était dans le convoi. L’intervention de l’OTAN était destinée uniquement à réduire la menace contre la population civile, comme le requiert notre mandat de l’ONU (...) L’OTAN ne prend pas pour cible des individus.»
Et d’ajouter : «Nous avons ensuite appris, à partir de sources publiques et du renseignement allié, qu’El Gueddafi était dans le convoi et que la frappe avait probablement contribué à sa capture», en précisant ne pas pouvoir donner d’informations sur la nationalité des moyens engagés. Selon Mohamed Leith, un commandant de Misrata basé à l’ouest de Syrte, le dictateur déchu a succombé aux blessures subies lors de son arrestation. «El Gueddafi se trouvait dans une jeep sur laquelle les rebelles ont ouvert le feu. Il en est sorti et a tenté de fuir. Il s’est réfugié dans un égout. Les rebelles ont ouvert le feu de nouveau et il en est sorti portant une kalachnikov d’une main et un pistolet de l’autre», a-t-il relaté.
«Il a regardé à gauche et à droite, demandant qu’est-ce qui se passe. Les rebelles ont ouvert le feu de nouveau, le blessant à l’épaule et à la jambe et il a succombé ensuite.» Pour le chef de l’exécutif du CNT, Mahmoud Jibril, le dictateur a été tué d’une balle dans la tête. «Quand il a été retrouvé, il était en bonne santé et portait une arme», mais «quand le véhicule a démarré, il a été pris dans un échange de tirs entre des combattants pro-Gueddafi et des révolutionnaires, et il a été tué d’une balle dans la tête», a-t-il affirmé, en relevant qu’«il était vivant jusqu’à son arrivé à l’hôpital» de Misrata.
Repère : Leçon libyenne
022 octobre 2011
par Mohammed Larbi
dans Monde
Après sept mois de bombardements, l’Alliance atlantique a annoncé hier la fin de sa mission en Libye, même si, tient-on à rappeler de manière tout aussi officielle, la mort, jeudi, de Mouammar El Gueddafi, n’en a jamais été l’objectif. Et pourtant, elle a pris une part active, sinon décisive, dans l’élimination d’El Gueddafi. C’est donc la fin de celui qui s’était proclamé «le roi des rois» d’Afrique, comme si cela pouvait exister, mais tout juste pour couronner un parcours que lui-même avait tracé et dont on se rendra compte qu’il a été chaotique. A commencer par ce titre, dont certains s’accommodaient tout juste afin de ne pas froisser celui qui le porte, car les conséquences pouvaient être terribles pour leurs pays respectifs. En jouant sur leurs divisions, quand celles-ci étaient un fait avéré, sinon qu’il pouvait en créer, en s’adressant à ces chefs de mini-royaumes dont l’existence même signifiait la faiblesse de nombreux Etats africains.
Des chefs d’Etat africains le redoutaient, et lui avait les moyens de sa politique, malgré les durs revers qu’il a essuyés, comme au Tchad dans les années 1980. Les Africains n’étaient toutefois pas les seuls à s’en accommoder, puisque les Occidentaux ont fini par accepter le déjà leader libyen, jusqu’à ses excès, et même par l’intégrer dans leur jeu. Une espèce de réhabilitation qui lui a permis de revenir dans le circuit des relations internationales. D’ailleurs, certaines chaînes de télévision occidentales se sont fait jeudi un réel plaisir à rappeler des faits accompagnés d’images sur le comportement de ce même Occident. D’abord, l’image de l’ancien Premier Ministre britannique, Tony Blair, donnant l’accolade à El Gueddafi. Ou encore les déplacements fortement médiatisés de ce dernier en Italie et en France. Il a beaucoup été question d’accueil, mais aussi, in fine, de cette forte et tout aussi réelle rivalité occidentale.
La Libye reste un immense puits de pétrole, c’est aussi un bon payeur. Jusqu’à ce jour de mars dernier, quand il allait lancer son armée contre la ville de Benghazi, premier bastion de l’opposition, et ensuite de la rébellion libyenne. A partir de là, tout s’est enchaîné, et sa chute devenait inéluctable. Ce n’était plus qu’une question de temps. Combien en faudra-t-il maintenant pour assurer l’avenir ? C’est ainsi que se pose très certainement la question la plus importante. C’est en Libye même que se pose cette fameuse question d’héritage.
Un immense gâchis, devrait-on dire, même si à l’échelle de la Libye, il n’y a pas de mot plus fort. L’on se rend en effet compte que l’Etat en tant que tel est à construire, car le système qui vient de s’effondrer a fait exactement l’inverse, en favorisant le fractionnement de la société dépourvue par ailleurs d’institutions, dans leur forme la plus acceptée. La Jamahirya, l’Etat des masses, disait-il, affirmant que lui n’assumait pas la moindre fonction officielle. Il en était le guide, et ensuite «roi des rois d’Afrique». C’est aussi un régime dynastique qui se mettait en place, avec un héritier qui prenait de plus en plus de pouvoir, accepté aussi par l’étranger. Pas de libre choix, et encore moins d’opposition. On sait ce qu’il en a fait, l’élimination pure et simple.
Plus que de la ruse, c’est la terreur qui se substitue à l’intelligence et à l’adhésion sincère. Par contre, l’inverse est vrai, avec toute cette opposition qui n’est pas celle d’une personne ou d’une région. Autant dire qu’il a mis en place les éléments de sa propre destruction. C’est cela la leçon libyenne.
La communauté internationale unanime
022 octobre 2011
par El Watan - L'événement
dans Monde
La communauté internationale a salué la mort de Mouammar El Gueddafi après 42 ans de règne sans partage à la tête de la Libye, espérant la fin prochaine de l’intervention de l’OTAN et appelant les Libyens à la réconciliation.
Le président des Etats-Unis, Barack Obama, a affirmé, jeudi, que la disparition de l’ex-dictateur marquait «la fin d’un chapitre long et douloureux» pour les Libyens et appelé les nouvelles autorités de Tripoli à bâtir un pays «démocratique et tolérant». «Je suis très fier du travail que nous avons effectué dans cette opération. Et je suis encore plus fier de ce que les Libyens ont réussi», a-t-il déclaré. M. Obama, dont l’Administration avait pris soin de ne pas apparaître seule au premier rang dans la lutte contre le régime libyen, n’a pas manqué de faire le rapprochement avec les tensions en cours dans le reste du monde arabe. «Pour la région, les événements d’aujourd’hui prouvent une fois de plus que les régimes à poigne finissent toujours par disparaître (...). Les jeunes rejettent avec force la dictature. Et les dirigeants qui essaient de leur refuser leur dignité n’y parviendront pas», a prédit le président américain.
La France, en pointe dans l’intervention de l’OTAN en Libye, a salué, par la voix du président Nicolas Sarkozy, une «étape majeure» pour la libération de la Libye, estimant qu’une «page nouvelle» s’ouvrait pour le peuple libyen, «celle de la réconciliation dans l’unité et la liberté». Son ministre des Affaires étrangères, Alain Juppé, a souligné que l’intervention de l’OTAN serait «évidemment terminée» dès que le CNT proclamerait la libération du territoire libyen.
Son collègue de la Défense, Gérard Longuet, a déclaré que l’aviation française, à la demande de l’état-major de l’OTAN, avait «stoppé» le convoi au sein duquel se trouvait Mouammar El Gueddafi, avant des accrochages au sol entre Libyens, au terme desquels l’ancien leader est décédé. Un responsable américain de la Défense a ensuite indiqué qu’un drone américain avait également tiré un missile contre ce convoi.
Londres «ne va pas pleurer»
Le secrétaire général de l’OTAN, Anders Fogh Rasmussen, a estimé que la fin de l’opération «historique» de l’OTAN était «désormais beaucoup plus proche». Il a appelé les Libyens à «prévenir toutes représailles contre des civils et à faire preuve de retenue dans le traitement réservé aux forces vaincues». Le Premier Ministre britannique, David Cameron, dont le pays a, lui aussi, été à l’avant-garde dans le conflit libyen, s’est dit «fier du rôle joué» par Londres dans la chute du «dictateur brutal», dont la disparition «renforce les chances pour les Libyens de se forger un avenir fort et démocratique».
Sans se prononcer sur les circonstances du décès, son ministre des Affaires étrangères, William Hague, a indiqué qu’il désapprouvait «les exécutions extrajudiciaires» tout en assurant qu’il «n’allait pas pleurer». «La guerre est finie», a affirmé le chef du gouvernement italien Silvio Berlusconi, qui fut un allié d’El Gueddafi réticent à le lâcher au début du soulèvement. «A l’évidence, ce jour marque une transition historique pour la Libye», a réagi le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon. Il a toutefois averti que «le chemin à parcourir pour la Libye et son peuple allait être difficile et pavé de défis».
La chancelière allemande Angela Merkel, dont le pays a refusé de participer à l’opération militaire de l’OTAN, a souhaité que la Libye puisse prendre «un nouveau départ politique dans la paix». Pékin a, de son côté, appelé la Libye à une «transition politique unitaire» et à la préservation de l’«unité nationale».
La ligue arabe parle de la fin de la tyrannie
Peu de réactions par contre au Proche-Orient, toujours sous le coup du Printemps arabe, et en Afrique. Le secrétaire général de la Ligue arabe, Nabil Al Arabi, a espéré que la mort d’El Gueddafi «tourne la page de la tyrannie» et que les Libyens regardent «l’avenir sans sentiments de rancune ni revanche». Le voisin égyptien, qui s’est lui-même libéré du régime Moubarak en début d’année, a espéré «que le peuple libyen ouvrira une nouvelle page et reconstruira son pays après la mort du colonel Mouammar El Gueddafi». Le Caire s’est dit «prêt à aider à la reconstruction de ce pays». Le Premier ministre irakien, Nouri Al Maliki, a salué l’élimination du dirigeant libyen qui, comme celle de Saddam Hussein, démontre, selon lui, la «capacité du peuple à vaincre les dictateurs». L’ex-Premier ministre libanais, Saâd Hariri, leader de l’opposition anti-syrienne, a voulu voir dans la mort d’El Gueddafi un signe de «la fin inévitable de tous les tyrans».
L’Union africaine a constaté qu’un chapitre d’histoire était fini. «Nous espérons que la Libye devienne un pays plus stable, qui s’occupe de réconciliation et de reconstruction», a déclaré une source proche de l’organisation. Le gouvernement sud-africain, qui a longtemps refusé, au nom de la souveraineté africaine, toute intervention extérieure, a souhaité que cette mort amène une cessation des hostilités et un retour de la paix, exhortant le CNT à la réconciliation. Le Premier ministre australien, Julia Gillard, a évoqué «un jour de soulagement en Libye».
Le Japon a promis d’aider le nouveau régime, notamment en matière médicale et le ministre nippon des Affaires étrangères, Koichiro Gemba, a déclaré que des démarches avaient été entamées en vue de rouvrir une ambassade à Tripoli. De son côté, le président vénézuélien, Hugo Chavez, soutien sans faille de Mouammar El Gueddafi, a condamné «l’assassinat» de l’ex-dirigeant libyen, «un martyr et un grand combattant».
«Roi des rois d’Afrique» : Il a fini dans un égout
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Une odeur nauséabonde prend au nez, mélange de chair carbonisée et de caoutchouc brûlé.
Des dizaines de cadavres sont étendus parmi les restes d’un convoi détruit par les flammes : ici, dans un égout en bord de route, a pris fin le règne du défunt Mouammar El Gueddafi. Sur les terres arides d’une ferme à trois kilomètres en périphérie ouest de sa région natale de Syrte, la scène témoigne des derniers instants, jeudi, de celui qui avait gouverné la Libye d’une main de fer pendant 42 ans, après que son convoi eut été visé par un bombardement aérien de l’OTAN. «Il a été traîné hors du tuyau d’égout par des combattants de Misrata qui l’ont empoigné par le cou», raconte Mohammed Belhaj, révolutionnaire, lui-même originaire de cette ville portuaire à l’ouest de Syrte assiégée pendant de longs mois par les forces gueddafistes.
Des dizaines de cadavres mutilés sont toujours étendus de part et d’autre de la route. Trois corps, portant des bandages aux jambes et aux mains – apparemment d’anciennes blessures – ont été recouverts en contrebas dans le fossé, près d’un tuyau d’évacuation d’eau de la hauteur d’un homme accroupi, qui passe sous le macadam. A l’autre sortie du conduit, des morceaux de corps carbonisés gisent çà et là sur le sol sablonneux. Les carcasses métalliques des 4x4 et l’état des corps illustrent la violence de la frappe aérienne sur le convoi qui tentait alors de fuir la ville assiégée de Syrte depuis près d’un mois et sur le point de tomber aux mains des «révolutionnaires».
La ferme voisine s’étend sur un immense terrain aride parsemé de quelques arbustes, des bâtiments en brique, un transformateur électrique brisé d’où sortent des câbles tordus. «Quand les avions de l’OTAN ont frappé le convoi, les chauffeurs ont paniqué et se sont dispersés sur les terres de la ferme», raconte Louaï Zaïni, qui affirme être arrivé sur les lieux quelques instants après le raid. On ignore comment l’ex-dirigeant libyen est parvenu à échapper aux bombes pour courir se cacher dans son égout. Mais la plupart des conducteurs et passagers du convoi, eux, n’ont pas eu cette chance.
Mouammar El Gueddafi, qui se faisait appeler «roi des rois d’Afrique», a été capturé vivant puis tué par balle, dans des circonstances qui restent pour l’instant floues. Mais quelle étrange destinée pour celui qui insultait à longueur de discours les «rats» ayant osé se soulever contre son pouvoir, que de finir à genoux dans un égout. Vendredi, près de 24 heures après les faits, des dizaines de véhicules de guerre bourrés de combattants des nouvelles autorités, criant triomphalement «Allah Akbar» (Dieu est grand) se bousculaient pour visiter les lieux. Certains d’entre eux filmaient la scène avec leur téléphone, tout en se couvrant le nez pour se protéger de l’insupportable puanteur.
«Mon oncle est le commandant du groupe qui a capturé et tué Mouammar», se vante Belhaj, affirmant que les combats ont été intenses entre les rebelles et les survivants du convoi. Sur leur téléphone portable, les combattants se repassent en boucle les vidéos du corps de l’ancien despote. Ahmed Bisu clame ainsi à l’AFP sa jubilation d’avoir pu lui aussi filmer les dépouilles des derniers loyalistes entourant El Gueddafi. «C’est la meilleure chose qui pouvait arriver à notre révolution. Un dictateur aussi cruel ne méritait qu’un seul châtiment, la mort. Je suis heureux aujourd’hui, comme tous les autres Libyens», affirme-t-il avec le sourire. «Cette ferme est désormais un site historique. C’est ici qu’a pris fin la tyrannie d’El Gueddafi», se réjouit Ahmed, tout en continuant à filmer la scène macabre.
Les Libyens regardent vers l’avenir
022 octobre 2011
par Said Rabia
dans Monde
La Libye est officiellement et concrètement dans l’après-Gueddafi, suite à la mort de ce dernier dans sa ville natale de Syrte, où il a été capturé puis tué.
El Gueddafi fait désormais partie du passé. Une des pages les plus sombres et les plus longues qu’ait connues l’histoire de ce pays voisin. Les rebelles libyens, aidés par l’OTAN, viennent de mettre fin à 42 ans de dictature d’un guide qui aurait pu – si ce n’était son aveuglement et son avidité à vouloir garder le pouvoir et le léguer à ses enfants – éviter tout qui est arrivé à son pays et à lui-même. Les Libyens vont devoir donc passer à une autre étape, celle de la construction d’un nouvel Etat. Carrément sur de nouvelles bases. Mais de quoi sera faite la Libye de demain ?
Le Conseil national de transition (CNT) est-il capable de mettre en place des institutions modernes et un Etat démocratique, lorsque l’on sait l’héritage du dictateur qui a maintenu son pays pendant près d’un demi-siècle dans un système unique de tribalisme et de non-Etat ? Tous les regards sont tournés aujourd’hui vers cette partie de l’Afrique du Nord pour voir de quel système accouchera la chute d’El Gueddafi. Le premier défi qu’auront à relever les responsables du CNT – que préside l’ancien ministre de la Justice sous le régime du guide libyen – est «la réconciliation et l’unité». En seront-ils capables ? Difficile pari avec la composante sociologique qui a mené la guerre contre El Gueddafi. Le CNT doit passer du statut de regroupement hétéroclite de tribus à celui d’institution capable de reconstruire le pays. Les premiers couacs montrent toute la complexité de la situation libyenne.
Mahmoud Jibril, le président du Bureau exécutif, a beaucoup de difficultés à former son gouvernement. Il n’y est toujours pas arrivé. Dans une déclaration qu’il a faite avant le mort de Mouammar El Gueddafi, le n°2 du CNT prévenait : «Nous sommes passés d’une bataille nationale à une bataille politique qui n’aurait pas dû avoir lieu avant de fonder l’Etat.» Plus précis, il disait qu’ils se dirigeaient «vers une bataille politique alors que les règles ne sont pas encore définies».
Les craintes du responsable de l’Exécutif au sein du CNT sont réelles et justifiées, mais ne sont pas pour plaire au chef militaire de Tripoli, Abdelhakim Belhadj, un islamiste qui a rejoint les rangs de la rébellion aux premières heures de la guerre contre le régime d’El Gueddafi. Ce n’est un secret pour personne que les islamistes, toutes tendances confondues, ont joué un rôle important dans le renversement du régime mis en place par le «guide». Est crédule celui qui penserait que ces derniers ne demanderont pas une part du gâteau, voire tout le gâteau.
Le pays, dont la sociologie est maintenue à l’état brut – le conservatisme et le tribalisme sont les seules références qu’ait connues la société libyenne – semble visiblement s’y prêter.Même les Occidentaux qui soutiennent le CNT donnent l’air de s’en accommoder. Pas seulement : 60 pays ont reconnu l’organe provisoire qui a mené la guerre contre le régime de Tripoli. Et l’instance que préside Mustapha Abdeldjalil a rendu publique, début septembre, une «déclaration constitutionnelle» qui constituera une feuille de route pour l’après-Gueddafi. Le document en question prévoit un gouvernement de transition dans un délai d’un mois après la proclamation de la libération et des élections générales desquelles sera issue une assemblée élue dans huit mois.
De non-Etat à la guerre, la Libye met un pied dans l’inconnu. Ce qui est sûr aussi, c’est que le sort des Libyens ne sera pas uniquement décidé à Tripoli ou à Benghazi, mais aussi dans les capitales occidentales qui ont fourni la logistique et sont intervenues militairement pour déloger le régime d’El Gueddafi et sa famille. Paris, Londres et Washington n’ont pas fait du mécénat.
Frantz Fanon, de Joinville à Abane
017 octobre 2011
par Mustapha Benfodil
dans Monde
Défier, défaire l’ordre colonial avec les outils de la psychiatrie : voici, résumé à grands traits, le projet politique fanonien. Une vaste entreprise de libération en démontant les mécanismes psychiques de la domination coloniale. Projet qu’il portera
à bras-le-corps dès qu’il intégrera l’hôpital psychiatrique de Joinville-Blida, en 1953.
Roger, ce que je veux vous dire, c’est que la mort elle est toujours avec nous et l’important n’est pas de savoir si l’on peut l’éviter, mais si l’on fait pour les idées qui sont les siennes le maximum. Ce qui me choque ici, dans ce lit, au moment où je sens mes forces s’en aller, ce n’est pas de mourir, mais de mourir à Washington de leucémie aiguë, alors que j’aurais pu mourir il y a trois mois face à l’ennemi, puisque je savais que j’avais cette maladie. Nous ne sommes rien sur cette terre si nous ne sommes d’abord les esclaves d’une cause, de la cause des peuples, la cause de la justice et de la liberté. Et je veux que vous sachiez que même au moment où les médecins avaient désespéré, je pensais encore, oh dans le brouillard, je pensais au peuple algérien, aux peuples du Tiers-Monde.
Si j’ai tenu, c’est à cause d’eux.» Cette lettre fut écrite par Frantz Fanon à l’un de ses amis, Roger Taïeb, deux mois avant sa mort. Fanon luttait alors contre la leucémie. Il était cloué sur un lit d’hôpital, dans une banlieue de Washington, en regrettant de n’avoir pas fini ses jours dans un maquis d’Algérie. Il s’est éteint le 6 décembre 1961, à trois mois seulement du cessez-le-feu. Il avait à peine 36 ans.
Ainsi, 2011 est un peu «l’année Fanon» en ce qu’elle correspond au cinquantenaire de sa mort, un prélude à celui de la célébration de l’indépendance nationale. Mort à 36 ans donc, à l’âge où d’autres commencent tout juste leur vie. Et lui, quel fulgurant parcours déjà ! Une étoile filante. Et quelle postérité, lui dont la pensée eut une influence considérable qui continue à faire son œuvre jusqu’à aujourd’hui.
Défier, défaire l’ordre colonial avec les outils de la psychiatrie : voici, résumé à grands traits, le projet politique fanonien. Une vaste entreprise de libération en démontant les mécanismes psychiques de la domination coloniale. Projet qu’il porte à bras-le-corps dès qu’il intègre l’hôpital psychiatrique de Joinville-Blida, rebaptisé du nom de son illustre chef de service après 1962.
C’est en Martinique que Frantz Fanon voit le jour le 20 juillet 1925, dans une famille de la petite bourgeoise antillaise. Diablement éveillé, sa prise de conscience politique ne tarde pas à s’affirmer. Même si l’esclavage est officiellement aboli depuis le 27 avril 1848, la condition nègre a hanté Fanon dès son plus jeune âge. C’est ainsi qu’à l’avènement de la Seconde Guerre mondiale, il n’hésite pas à s’engager, à 19 ans, dans les forces gaullistes comme combattant au service de la France libre contre le régime de Vichy.
La révolte dans l’âme
Viscéralement pétri dans une culture de résistance, il se voit déjà de tous les combats pour la liberté. «Chaque fois que la dignité et la liberté de l’homme sont en question, nous sommes concernés, Blancs, Noirs ou Jaunes, et chaque fois qu’elles seront menacées en quelque lieu que ce soit, je m’engagerai sans retour», écrira-t-il. Ce premier voyage en métropole sera pour lui un choc. Fanon y découvre le visage du racisme ordinaire sous tous ses avatars, y compris dans les rangs des Forces françaises libres. Blessé dans les Vosges, il est démobilisé. Le caporal Fanon s’en sort avec une décoration militaire qui lui sera décernée, ironie du sort, par… le général Salan, le futur chef de l’OAS.
Frantz Fanon revient en Martinique pour se reconstruire. Elève doué, il rattrape sans peine son retard scolaire ; il fréquente le lycée Victor-Schœlcher de Fort-de-France où officie un certain…Aimé Césaire. Son baccalauréat en poche, il s’inscrit à la Faculté de médecine de Lyon. Il suit en parallèle les cours du philosophe phénoménologiste Maurice Merleau-Ponty. C’est la période où Fanon se passionne pour la psychiatrie et s’y spécialise. Contraint de valider son diplôme par une thèse, il se fend d’une étude peu orthodoxe qui sera rejetée. Qu’on en juge déjà par le titre : Essai pour la désaliénation du Noir. La thèse originelle sera reprise sous forme d’un brûlot : Peau noire, masques blancs. Le 22 novembre 1953, le docteur Frantz Fanon est nommé officiellement médecin chef de service à Joinville, le fameux hôpital psychiatrique de Blida. Il va trouver, dans cet établissement, le terreau idéal pour mettre en pratique son approche de la psychiatrie qui était aux antipodes de la doctrine qui prévalait à l’époque, celle du «primitivisme de l’indigène» chère aux psychiatres de «l’Ecole d’Alger». Les spécialistes de Fanon précisent à ce propos que l’auteur de L’An V de la Révolution algérienne s’inscrivait dans la «social-thérapie».
S’appuyant sur le témoignage de Jacques Azoulay, alors jeune interne en psychiatrie à Blida, qui exerça sous la direction de Frantz Fanon, le sociologue Numa Murard — intervenant dans un colloque consacré à Fanon organisé sous l’égide de l’université Paris-Diderot (30 novembre-1er décembre 2007) sous le thème «Penser aujourd’hui à partir de Frantz Fanon» — note : «Fanon commence à s’intéresser à la société algérienne. [Il] découvre le rôle essentiel de la maison commune, de la djemaâ, mais aussi celle de son rival, le café maure (…) Alors à l’hôpital, faut-il faire la djemaâ ou le café maure ? Ce sera le café maure (…) où l’on passe de la musique arabe, mais aussi kabyle (…) Vient ensuite à titre d’essai un conteur, puis plusieurs, l’hôpital devient un lieu pour les contes comme d’autres lieux pour les contes sur le chemin itinérant des conteurs. Le succès de l’initiative devient éclatant lors d’une soirée orientale où l’orchestre de Blida se produit devant une assistance mixte de 400 spectateurs. Pour la première fois, écrit Azoulay, on entendit dans l’hôpital des youyous.»
Ce succès thérapeutique montrera cependant ses limites, doit s’avouer Fanon avec amertume. Ses trésors de bienveillance et de bonne volonté vont constamment buter contre l’ordre dominant. Frantz Fanon finit par présenter sa démission.
Quand Fanon rencontre Abane
Dans la foulée, il adresse une lettre au résident général Robert Lacoste. Celle-ci est un véritable réquisitoire contre l’aliénation coloniale. « La vérité est que la colonisation, dans son essence, se présentait déjà comme une grande pourvoyeuse des hôpitaux psychiatriques», assène-t-il dans un de ses coups de gueule légendaires. La réaction de l’administration coloniale ne se fait pas attendre : fin 1956, Fanon est expulsé du territoire algérien.
La position du militant anticolonialiste se radicalise. L’historien Benjamin Stora n’hésite pas à faire le rapprochement entre l’engagement du médecin Frantz Fanon et celui d’un autre médecin, devenu l’icône des mouvements révolutionnaires tiers-mondistes : Ernesto Che Guevara. «L’insurrection du 1er novembre 1954 s’est transformée en guerre d’Algérie ; Fanon y voit une guerre colonialiste. D’instinct, le jeune médecin, exactement comme le fait au même moment l’Argentin Che Guevara, se range dans le camp des rebelles, ici les Algériens, avec le désir d’en découdre», souligne B.Stora (cf. communication donnée en 2007 dans le cadre de ce même colloque sur Fanon, voir supra). «Il n’est pas possible de déterminer avec exactitude à quel moment commence la collaboration pratique de Fanon avec le FLN. Des témoignages évoquent des rencontres avec des dirigeants de la clandestinité, parmi lesquels Abane Ramdane, ou bien lors de contacts avec des éléments de l’Armée de libération nationale opérant aux environs de Blida», indique Stora.
Dans la rédaction d’El Moudjahid à Tunis
Benjamin Stora ajoute que cette implication de F. Fanon au cœur de la Révolution algérienne avait commencé avant même qu’il eut quitté ses fonctions, mettant d’emblée ses compétences médicales au service de l’ALN : «Dans le travail clandestin, Fanon abrite et cache des éléments du FLN, forme des infirmiers pour le maquis, fournit des locaux pour des rencontres secrètes et retransmet des informations, des armes et autre matériel. L’organisation clandestine de la clinique est découverte au début de l’année 1956. Certains s’enfuient, d’autres sont arrêtés.»
Après son expulsion, Fanon retourne clandestinement en métropole. Il passe quelques mois (difficiles) à Paris avant de rejoindre Tunis via l’Italie. «Tout en étant médecin à l’hôpital psychiatrique de La Manouba, [Fanon] enseigne à l’université de Tunis. A partir de l’été 1958, dès son arrivée, il est à la rédaction de Résistance algérienne, organe de l’armée et du Front de libération nationale», poursuit Benjamin Stora. Abane l’avait intégré aussitôt dans le service de presse du FLN. Il fera, dès lors, tout naturellement partie de l’équipe rédactionnelle du journal El Moudjahid.
Quelques mois après l’arrivée de Fanon à Tunis, Abane Ramdane est assassiné, un épisode qui l’affectera «profondément», insiste Stora : «La mort de cet ami et camarade de lutte politique a dû toucher profondément Fanon, d’autant qu’il a dû défendre officiellement, avec la rédaction d’El Moujahid, une version erronée des faits.» Résolu à tisser des liens autrement plus vigoureux entre l’Algérie combattante — ce «territoire-guide» comme il l’appelait — et le continent profond, Fanon sillonne l’Afrique avec la farouche volonté d’ouvrir un «front sud». Transfiguré, il acquiert une dimension internationale. Une aura qui lui vaudra d’être vite la cible de la redoutable Main Rouge, filiale des services spéciaux français spécialisée dans la liquidation des militants nationalistes, notamment les intellectuels. Benjamin Stora rapporte à ce sujet ce fait édifiant : «Au cours de l’été 1959, il est grièvement blessé dans un accident d’auto, près de la frontière algéro-marocaine, où il réorganise les services médicaux de la région militaire et forme des cadres politiques de l’ALN.
On annonce d’abord à Tunis qu’il est mort ; en fait il est transporté par avion à Rome où il passe plusieurs mois en clinique. Pendant ce temps, la Main Rouge organise deux attentats contre lui : une bombe à retardement explose à contretemps à l’aéroport de Rome et tue un enfant ; le commando qui s’était introduit dans la clinique pour l’assassiner trouve le lit vide, Fanon, sur ses gardes, ayant demandé la veille son transfert dans une autre chambre. Après une brève convalescence, il retourne à Tunis fin 1959. Et c’est à ce moment que Fanon va acquérir une immense notoriété...» En mars 1960, Frantz Fanon est nommé ambassadeur du GPRA à Accra (Ghana). Atteint d’une leucémie, il consacre les derniers mois de sa trop courte existence à la rédaction de son livre-testament, les Damnés de la Terre (1961). Préfacé par Jean-Paul Sartre, l’opus paraîtra chez Maspero trois jours à peine avant sa mort. Il est aussitôt interdit, avant de devenir un livre culte.
